Jacques Ellul (1912-1994)
Historien et sociologue, Jacques Ellul est un penseur engagé. Il est un des acteurs et des penseurs du protestantisme. Ses nombreux écrits (plus d’une quarantaine de titres) ont eu un grand retentissement, principalement aux Etats-Unis. Jacques Ellul a bien analysé les divergences fondamentales qui existent entre l’islam et les religions chrétiennes et juive. En 1983, il publie "Islam et judéo-christianisme" aux Presses Universitaires de France. Puis en 1987, il publie « Ce que je crois » chez Grasset.
Le texte ci-dessous est extrait de son ouvrage "Ce que je crois".
...Le monothéisme est-il la caractéristique essentielle, centrale, de la révélation chrétienne ? C’est le très grand mérite de Moltmann d’avoir rappelé en ces temps de confusion théologique, qu’avant d’être monothéiste, le christianisme est trinitaire. La vraie spécificité de la foi chrétienne, c’est la Trinité. Un seul Dieu certes, mais l’énorme reproche fait aux chrétiens par les juifs et surtout les musulmans est bien que le christianisme n’est pas strictement monothéiste puisqu’à leurs yeux nous adorons trois dieux.
Les débats des théologiens sont infinis, depuis les Pères de l’Église, pour arriver à concilier l’unité de Dieu et la triplicité de la Trinité (un seul Dieu en trois personnes....). Mais si nous posons trop aisément l’affirmation monothéiste avant tout, nous oublions que la révélation en Christ est trinitaire avant tout. L’enjeu est grave. Car cela signifie que nous faisons passer Jésus-Christ au second plan. Mais si nous maintenons que seul Jésus-Christ nous révèle qui est Dieu, que seul il nous apprend l’amour de Dieu, que seul il est image de Dieu, que seul il fait une alliance de Dieu avec l’homme, que seul il est notre salut par sa mort, que seul il est notre espérance par sa résurrection, et que seul il est la Vérité, alors, nous sommes considérés par les autres « monothéistes » comme des polythéistes.
Si nous voulons engager un dialogue agréable, si nous voulons paraître des gens de bonne volonté, si nous sommes prêts à une entente sur une base commune, il faut que nous mettions Jésus-Christ de côté. Nous cessons simplement d’être chrétiens. La Trinité n’est pas une accommodation théologique de problèmes difficiles, n’est pas une invention humaine, elle est l’essentiel même de la révélation biblique. La création du Père, l’incarnation du Fils, la transfiguration de l’Esprit sont l’architecture de la révélation. Moltmann a raison d’aller jusqu’à dire que le monothéisme engendre sur le plan clérical comme sur le plan politique un autoritarisme et un totalitarisme. La pensée trinitaire assure à la fois la liberté de Dieu et celle de l’homme. Ces affirmations abruptes ne produisent pas nécessairement de rupture avec les juifs, même si, bien entendu, ils ne peuvent reconnaître Jésus comme Messie et Fils du Père. Mais il y a dans la pensée juive, à la fois le Dieu Un (Écoute Israël IHWH est un Dieu Un ou l’Unique) mais aussi, et combien finement, la parole de Dieu, ce Dieu est Parole.. Il y a la Sagesse de Dieu. Il y a l’Esprit de Dieu, et dans les textes, tout se passe comme si chacun avait sa spécificité. Je ne dis nullement que chacun est Dieu à part, mais chacun se reconnaît en quelque sorte hypostasié. Quand on nous dit que l’esprit de Dieu remplit les corps morts vus par Ézéchiel, ou que la parole de Dieu était rare en ces temps-là, tout cela est de Dieu, mais Parole, Esprit ont leur rôle, leur singularité, tout n’est pas pareil à tout. Comme le Fils est inséparable du Père (moi et le Père sommes Un), et comme l’Esprit procède du Père et du Fils, qui ne sont qu’un Dieu. Il n’y a certes pas d’identification, bien des éléments de la révélation de l’Ancien Testament s’y opposent, mais au moins une possibilité de compréhension et de coopération entre juifs et chrétiens, parce qu’ils croient au même Dieu.
Ce qui est rigoureusement impossible avec l’islam. Il est absurde de dire que l’islam reconnaît Jésus parce qu’il admet qu’il est le dernier des grands prophètes. La question n’est pas là : est-il oui ou non le Fils du Père, Dieu issu de Dieu, Dieu incarné par amour ? Les musulmans sont cohérents avec eux-mêmes. Rien de tout cela n’est pensable. Aucun terrain d’entente et de compréhension n’existe. Mais il y a encore plus important. Le Dieu de l’islam n’a aucun point commun avec le Dieu de Jésus-Christ. On ne le dit jamais plus, dans notre actuelle volonté d’accepter l’islam et de trouver des points communs. Les musulmans ont poussé à l’extrême la conception du monothéisme exclusif, Allah est un Dieu qui se suffit radicalement et absolument à lui-même. Il est tout. Il n’a besoin de rien. On ne peut rien « ajouter » à Allah. Par conséquent la Création n’est en rien utile, encore moins nécessaire. Allah est imperturbable, inchangeable, il accomplit sa volonté sans aucune considération. De ce fait, la seule attitude possible de l’homme est l’entière soumission. Islam veut dire soumission, il ne faut jamais l’oublier, obéissance aveugle et sans restriction. Quand l’événement arrive, la seule réponse de l’homme est : « Mektoub » - c’était écrit. Certes, Allah est le Miséricordieux, mais il ne faut pas oublier ce que ce terme contient de distance et de souveraineté abstraites. Un dictateur peut être miséricordieux quand il gracie des condamnés . Allah est le contraire du Dieu d’Abraham et de Jésus-Christ qui avant tout est amour, et auquel la Création est indispensable parce qu’Il ne peut pas se contenter de s’aimer Lui-même. Ce Dieu est certes transcendant, mais Il est présent aussi à toute l’histoire de l’homme pour être avec l’homme. Parce qu’Il est amour Il écoute la prière de l’homme et s’engage avec lui dans l’aventure que nous avons esquissée. Parce qu’Il est amour, Il souffre du péché de l’homme. Il faut lire les belles pages de Moltmann sur la passion de Dieu, sur l’anxiété divine, sur la tragédie en Dieu, pour comprendre à quel point notre Dieu est voué à l’homme, ne peut se concevoir sans lui, ne veut pas pouvoir être conçu sans lui. Il n’a rien de commun avec les divinités auxquelles trop souvent on l’a assimilé, les dieux de totale exigence, d’indifférence suprême ou de cruauté... La différence est impossible à franchir entre le Dieu coranique et le Dieu biblique. Mon opposition à l’islam ne tient pas à un élément accidentel, mais au nœud même de tout l’édifice, à la pierre d’angle. Vouloir faire de Jésus le plus grand des prophètes, c’est n’avoir strictement rien compris à l’Évangile : car Jésus ne peut pas avoir été prophète d’Allah ! Dans notre fraternisation monothéiste, nous commettons exactement le même contresens absolu que dans la traduction de Élohim par Theos, portant avec lui toutes les mythologies grecques ! Il y a ici un point d’arrêt absolu. Nous pouvons dialoguer, mais sans rien concéder ni sur la divinité de Jésus-Christ ni sur l’être de Dieu qui est amour.